« La maison est assoupie depuis trop longtemps. Une décennie sans personne pour s’enquérir de son état. Elle s’apprête toutefois à se réveiller, à sentir à nouveau le jeu de la dilatation et de la contraction du temps agir sur le cours des événements. Un couple d’agriculteurs l’a rachetée récemment en vue de la retraite. Pour le moment, ils triment un peu plus à l’est au pied de la montagne. Ce ne sont donc pas eux qui participeront au renouveau des lieux, mais leur fille Annette avec l’aide du prolifique Jean. Lesquels sont sur le point de fonder, ici même, une communauté de jeunes. »




« Ça faisait plusieurs semaines que l’idée de s’installer dans cette vieille demeure trottait dans la tête d’Annette. Avant même d’en parler à sa bande d’amis, à Jean, elle a osé en toucher deux mots à son père, François Puidoux. Histoire de sonder le terrain. D’arrêter de cogiter et de s’assurer qu’elle ne perdait pas son temps à rêvasser inutilement. Elle craignait sa réaction. Qu’allait il penser de ce projet qui réunirait de jeunes femmes et de jeunes hommes sous le même toit ? Sous son toit, d’ailleurs. Il est plutôt imprévisible, François Puidoux. Difficile de savoir ce qu’il approuve, ce qu’il désapprouve, ce qu’il aime, ce qui lui déplait. Il peut sermonner ses proches pour des choses que beaucoup jugeraient sans importance et en accepter d’autres que peu aurait tolérées. Impossible de cerner ce colosse dont les mots semblent toujours tomber telle une sanction. Pour Annette, interagir avec lui, c’est presque s’en remettre à un coup de dés. S’en remettre au hasard. Parfois, elle se dit que son père est un parfait étranger. Et a bien compris qu’il ne fallait pas tourner autour du pot pour obtenir quelque chose de lui. Il faut se risquer, se mouiller, mon-trer qu’on en a dans le pantalon, sous la jupe, et attendre que les dés s’immobilisent.
L’autre soir, à l’heure du souper, elle lui a dit les choses sans ambages. Droit dans les yeux. Je voudrais habiter la maison de Greny avec des amis, t’en dis quoi ? François Puidoux n’a pas tout de suite répondu. Il a continué à couper avec précaution et concentration le pain qu’il tenait dans sa main droite. Pendant qu’Adélaïde Puidoux, le visage des mauvais jours, renfrogné à vous faire regretter votre audace, gardait un silence de soumission. Et que les deux sœurs ainsi que le petit frère étaient suspendus, avec un mélange d’impatience et de crainte, à la réaction de leur paternel.
Faudra payer votre part, ça ne sera pas gratuit, a-t-il fini par dire sèchement pour briser le silence autour de la table. Puis d’ajouter aussitôt, comme si ses paroles avaient été expulsées à l’envers : Et ces amis, c’est qui au juste ? Cet illuminé de fils Höffer et sa pimbêche de sœur ? »
